Curmer, Hetzel, Magnin : l’âge d’or des livres illustrés romantiques (1830-1860)
Les livres illustrés romantiques racontent une histoire qui se joue entre 1830 et 1860, dans une demi-douzaine d’ateliers parisiens. Curmer, Hetzel, Furne, Magnin, Aubert : ces noms ont changé le grain du papier, le poids du volume, la place de l’image dans la page. Pour le libraire ancien qui ouvre encore aujourd’hui un cartonnage en percaline polychrome, c’est cette époque qui parle d’abord, avant même le texte.

1830, l’année charnière des livres illustrés romantiques
Tout bascule autour de 1830. Tony Johannot publie cette année-là une Histoire du roi de Bohême qui agit comme un manifeste. On remplace les vignettes au burin sur cuivre, héritées de la Restauration, par la gravure sur bois de bout, technique mise au point à la fin du XVIIIᵉ siècle par l’Anglais Thomas Bewick. Le procédé est dur à comprendre quand on ne l’a pas vu de près : on prend un bois dense, buis ou cormier, coupé en travers du fil, et on grave la surface ainsi obtenue. Avantage décisif, le bloc supporte la pression de la presse typographique. Image et texte s’impriment ensemble, dans la même forme, en un seul tirage.
L’image cesse d’être une planche rapportée, glissée hors texte. Elle s’invite dans le récit : lettrines, culs-de-lampe, bandeaux, pleine page. Les illustrateurs romantiques — Tony et Alfred Johannot, Grandville, Gigoux, Doré un peu plus tard — adoptent un dessin nerveux, narratif, presque journalistique. L’éditeur devient metteur en scène : il choisit les artistes, commande les compositions, surveille la maquette jusqu’au calibrage des marges. C’est ce métier nouveau que Léon Curmer, Pierre-Jules Hetzel et Charles Furne vont porter à un point qu’on n’avait pas connu depuis les grands imprimeurs des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles.
Léon Curmer et le Paul et Virginie de 1838 : le sommet absolu
Curmer (1801-1870) est le perfectionniste du mouvement. Son Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre est, sans débat, le monument du livre illustré romantique. La page de titre porte 1838 pour des raisons de marketing — un seul millésime parle mieux que deux —, mais la publication s’étale en réalité par livraisons de 1836 à 1838. L’ouvrage compte autour de 450 vignettes dans le texte gravées sur bois de bout, une trentaine de bois hors-texte, quelques portraits sur acier et une carte coloriée à la main. Le tirage, exceptionnel pour l’époque, dépasse 10 000 exemplaires.
Curmer s’entoure des meilleurs : Tony Johannot, Meissonier, Français, Isabey, Paul Huet, Marville, Steinheil dessinent ; une équipe de graveurs sur bois traduit chaque composition. L’éditeur veille à tout — papier vélin, encrage, marges, papier de Chine pour les exemplaires de tête. Quand vous tenez un Curmer original entre les mains et que vous reconnaissez un vélin d’époque sous les doigts, vous touchez à son idée du livre : un objet où chaque détail matériel sert le récit.
De 1840 à 1842, Curmer enchaîne avec Les Français peints par eux-mêmes, sous-titré Encyclopédie morale du XIXᵉ siècle. Vendue par souscription, l’œuvre paraît en plus de 400 livraisons étalées entre 1839 et 1842, et se structure en huit volumes (cinq pour Paris, trois pour la province et les colonies), complétés par un recueil annexe offert aux souscripteurs. Balzac, Nodier, Janin signent les textes ; Gavarni, Daumier, Henry Monnier croquent les types sociaux. C’est une ambition encyclopédique qu’on n’avait plus vue depuis les grands chantiers d’imprimerie de la Renaissance.
Furne, Dubochet, Hetzel : la Comédie humaine illustrée (1842-1848)
Pendant que Curmer cisèle, un autre chantier monte en puissance. La première édition collective de la Comédie humaine de Balzac paraît en dix-sept volumes chez Furne, Dubochet et Hetzel entre 1842 et 1848. C’est, point capital, la dernière édition revue par Balzac lui-même, qui corrige ses épreuves jusqu’à l’épuisement. L’iconographie réunit plus d’une centaine de planches hors-texte signées Bertall, Daumier, Gavarni, Johannot, Nanteuil. Trois volumes complémentaires paraîtront chez Houssiaux dans les années 1850.
L’édition Furne sert encore aujourd’hui de référence pour identifier les éditions illustrées romantiques de premier rang. Un piège classique guette l’amateur : un Balzac en demi-veau XIXᵉ d’usage n’a pas du tout la même valeur qu’un Balzac complet de ses planches dans son cartonnage d’éditeur. Et un exemplaire incomplet d’une ou deux planches majeures perd tout intérêt de collection. La hiérarchie passe par l’état, la fraîcheur du papier, la complétude iconographique et la présence éventuelle des couvertures originales conservées par le relieur.
Hetzel et l’invention du cartonnage polychrome
Pierre-Jules Hetzel (1814-1886) prolonge l’aventure dans une direction différente : le livre-cadeau d’étrennes. Sa collaboration avec Jules Verne commence en 1863 avec Cinq semaines en ballon et donne naissance, année après année, aux Voyages extraordinaires. Le grand virage matériel se joue dans les années 1860 quand Hetzel lance des cartonnages illustrés en percaline pleine, format in-octavo grand. Couleurs vives — rouge, bleu, havane, violet, vert —, décors dorés et polychromes au fer poussé, dos illustrés : ces reliures éditeur transforment le livre en objet de salon. Hetzel travaille avec les meilleurs ateliers parisiens, dont Engel et Magnier, qui industrialisent la reliure en percaline depuis les années 1830.
Le marché Hetzel se hiérarchise selon le décor : les aux deux éléphants, au globe doré, à la mappemonde, au phare ou au steamer ne valent pas la même chose, l’écart entre un cartonnage de luxe et un cartonnage tardif pouvant dépasser un facteur dix sur un même titre. Nous détaillons ces variantes dans notre dossier sur les cartonnages Hetzel de Jules Verne.
Magnin éditeur, plus discret, applique la même logique sur les livres de prix et d’étrennes : percalines rouges, vignettes dorées encadrées de frises noires, contenu pieux ou édifiant. Ces volumes inondent les distributions scolaires de la fin du Second Empire et de la Troisième République. La technique générale est traitée plus largement dans notre article sur les demi-reliures et cartonnages percaline du XIXᵉ siècle.
Aubert, la presse satirique et le vivier des illustrateurs
Impossible de comprendre l’écosystème sans citer la maison Aubert. Installée galerie Véro-Dodat à Paris, elle publie La Caricature à partir de 1830 puis Le Charivari à partir de 1832, et diffuse les lithographies de Daumier, Grandville, Gavarni, Henry Monnier. La lithographie, inventée par Senefelder à la fin du XVIIIᵉ siècle, atteint là sa pleine maturité artistique. Aubert n’est pas un éditeur de livres au sens strict, mais c’est dans ses cartons que se forme le vivier d’illustrateurs où Curmer, Hetzel et Furne vont puiser. Beaucoup d’albums de caricatures lithographiées d’Aubert se retrouvent ensuite reliés en recueils brochés ou cartonnés, et passent en vente régulièrement chez les libraires anciens.
Tableau récapitulatif des grandes maisons (1830-1860)
| Éditeur | Période phare | Œuvre repère | Signature technique |
|---|---|---|---|
| Léon Curmer | 1836-1848 | Paul et Virginie (1838) ; Les Français peints par eux-mêmes (1840-1842) | Bois de bout in-texte, papier soigné, papier de Chine en tête |
| Furne & Dubochet (avec Hetzel) | 1842-1848 | La Comédie humaine, 17 volumes illustrés | Plus de 100 planches hors-texte, artistes romantiques au complet |
| Pierre-Jules Hetzel | 1863-1905 | Voyages extraordinaires de Jules Verne | Cartonnages percaline polychromes, fers spéciaux dorés |
| Magnin | 1870-1900 | Livres de prix et d’étrennes | Percaline rouge, vignettes dorées, frises noires |
| Aubert (galerie Véro-Dodat) | 1830-1850 | La Caricature, Le Charivari, albums Daumier | Lithographies satiriques, presses parisiennes |
À retenir
Le livre illustré romantique n’est pas un simple genre d’édition. C’est une rencontre entre trois techniques industrielles : la gravure sur bois de bout, la lithographie et le cartonnage en percaline. Cinq noms suffisent à tenir la carte — Curmer pour la perfection typographique, Furne pour la grande littérature, Hetzel pour le cadeau bourgeois, Magnin pour le livre de prix, Aubert pour la satire dessinée. Tout le reste se rattache à ces cinq pôles.
Comment évaluer un livre illustré romantique aujourd’hui
- Identifier la première impression en confrontant page de titre, achevé d’imprimer et ordre des livraisons (méthode détaillée dans notre guide pour reconnaître une première édition).
- Vérifier la complétude iconographique : nombre de planches, présence des cartes, état des serpentes protectrices, papier de Chine pour les exemplaires de tête.
- Examiner la reliure : un cartonnage éditeur d’origine en bel état double couramment la valeur ; une demi-reliure d’époque signée d’un grand atelier compte presque autant. Voir nos repères sur les grands relieurs du XIXᵉ siècle.
- Traquer les rousseurs, fléau récurrent des papiers vélin des années 1840 ; notre guide sur le foxing détaille traitement et impact sur la cote.
- Demander une estimation à un libraire ancien expérimenté avant toute transaction d’envergure : les écarts entre exemplaires moyens et grands papiers atteignent couramment un facteur dix. Notre service d’estimation répond sous quelques jours.
Vous possédez un Curmer, un Hetzel, un Furne ? Avant toute mise en vente, faites-le regarder. Demandez une estimation gratuite à La Librairie Antique : nous identifions l’édition, l’état de la reliure et la complétude iconographique pour vous donner une fourchette de prix réaliste, conforme aux dernières adjudications publiques.
Quel est le livre le plus emblématique de Curmer ?
Le Paul et Virginie daté 1838 reste le sommet : autour de 450 vignettes sur bois dans le texte, une trentaine de bois hors-texte, quelques portraits sur acier et une carte coloriée à la main. Tirage exceptionnel dépassant 10 000 exemplaires, avec des versions courantes et des exemplaires de luxe sur papier de Chine particulièrement recherchés.
Hetzel a-t-il édité autre chose que Jules Verne ?
Oui, et bien avant. Avant les Voyages extraordinaires ouverts en 1863, Hetzel coédite la Comédie humaine de Balzac avec Furne et Dubochet entre 1842 et 1848, publie Victor Hugo, George Sand, Erckmann-Chatrian, Musset. Sa Bibliothèque d’éducation et de récréation, lancée en 1864 avec Jean Macé, accueille toute une génération d’auteurs jeunesse.
Comment distinguer un cartonnage Hetzel d’un cartonnage Magnin ?
Les cartonnages Hetzel pour Verne sont au format in-octavo grand (environ 28×19 cm) avec des décors polychromes complexes (mappemonde, éléphants, ballon, phare). Les cartonnages Magnin, plus modestes, présentent typiquement une percaline rouge avec une vignette dorée centrale encadrée d’une frise noire, sur des formats généralement plus petits et un poids moindre.
Que vaut aujourd’hui un Paul et Virginie de Curmer ?
Très variable. Un exemplaire courant en demi-reliure XIXᵉ d’usage tourne autour de quelques centaines d’euros, un exemplaire bien complet en cartonnage d’éditeur frais oscille selon les ventes entre 1 500 et 4 000 euros, et un exemplaire sur Chine grand papier peut dépasser largement ces chiffres en vente publique. Les écarts dépendent de l’état, de la complétude iconographique et de la fraîcheur du papier.
Pourquoi parle-t-on de « bois de bout » et pas de « bois de fil » ?
Parce qu’on grave dans le sens transversal du tronc, pas dans le sens longitudinal. Le bois coupé en travers du fil — buis ou cormier de préférence — offre une surface dure, dense et résistante, capable de supporter la pression des presses typographiques au même tirage que les caractères. Le bois de fil, plus tendre, ne tient pas l’impression à grand tirage.
Sources et références
- Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie, édition Curmer 1838 — exemplaire numérisé, BnF Gallica
- Les Français peints par eux-mêmes, Curmer 1840-1842 — BnF Gallica
- Bibliothèque nationale de France — fonds Balzac et édition Furne de la Comédie humaine
- BnF — Hetzel, éditeur de Jules Verne et des Voyages extraordinaires
- Institut national d’histoire de l’art (INHA) — ressources sur l’illustration romantique et la lithographie Aubert
- Drouot — résultats de ventes publiques (livres illustrés du XIXᵉ siècle)