Rousseurs (foxing) sur les livres anciens : causes, traitement et impact sur la valeur
Les rousseurs sur un livre ancien, que les Anglo-Saxons nomment foxing, comptent parmi les defauts les plus frequents et les plus mal compris du livre ancien. Petites taches brun-roux qui constellent le papier, elles inquietent souvent l’amateur debutant : il croit voir une moisissure active rongeant son exemplaire. La realite est plus rassurante, et change pas mal la facon dont on traite (ou pas) un livre touche.

Qu’est-ce que le foxing exactement ?
Le mot anglais foxing viendrait de la couleur fauve (fox, le renard) des taches qui parsement le papier. En francais, on parle de rousseurs, parfois de piqures. Concretement, ce sont de petites taches arrondies ou irregulieres, jaune-roux a brun fonce, qui apparaissent par dizaines ou par centaines sur les pages d’un livre ancien. Elles touchent surtout les pages de garde, les frontispices, les marges, parfois le centre du texte. On les retrouve sur les deux faces d’un feuillet ou seulement sur une, selon le mecanisme en cause.
Le phenomene devient massif sur les ouvrages produits entre 1820 et 1920 environ. Pourquoi cette fenetre ? Parce qu’elle correspond a la generalisation de la pate a papier industrielle, melangee a des colles et a des residus acides, qui a remplace le chiffon de lin et de chanvre des siecles precedents. Au comptoir, on reconnait quasiment au premier coup d’oeil un romantique francais des annees 1840 a sa constellation de petites taches brunes : c’est devenu une signature d’epoque.
D’ou viennent vraiment les rousseurs ?
La science de la conservation a longtemps debattu de l’origine exacte du foxing. On admet aujourd’hui trois mecanismes combines, dont la part respective varie d’un livre a l’autre :
- L’oxydation des impuretes metalliques du papier (fer, cuivre, parfois cobalt). Les particules de fer issues de l’eau ou des machines a papier reagissent avec l’humidite ambiante. La cellulose s’oxyde alors en presence de ces metaux, et la reaction s’accelere des que l’humidite relative monte.
- L’activite fongique. Certaines moisissures dormantes, deja presentes dans le papier a sa fabrication, se reveillent au-dela d’environ 65 % d’humidite. Elles laissent des residus colores en toile d’araignee ou en petite constellation.
- L’acidite residuelle du papier industriel. A partir des annees 1840-1860, la pate de bois mecanique remplace progressivement le chiffon. Elle contient de la lignine, des residus de chlore (utilise pour le blanchiment) et des colles acides. Le papier vieillit mal, jaunit, brunit, se constelle de rousseurs.
Ce dernier point explique pourquoi un incunable du XVe siecle imprime sur beau papier de chiffon est souvent en bien meilleur etat qu’un roman de 1880. Pour saisir cette evolution materielle, lisez nos articles sur les origines du papier et sur la difference entre papier verge et velin.
Rousseurs, piqures, brunissures, mouillures : ne pas confondre
Le vocabulaire bibliophile distingue plusieurs defauts qui se ressemblent visuellement mais n’ont rien a voir. Savoir les nommer, c’est eviter de payer trop cher un exemplaire mediocre, ou au contraire de sous-estimer un beau livre simplement pique.
| Defaut | Apparence | Cause principale | Evolutif ? |
|---|---|---|---|
| Rousseurs | Taches brun-roux dispersees, petites, nombreuses | Acidite du papier + humidite | Stable si conditions stables |
| Piqures | Points reguliers, souvent une seule face | Oxydation de particules metalliques | Stable en environnement sec |
| Brunissures | Plages brunes etendues du papier ou du cuir | Oxydation, vieillissement de la lignine | Progression lente |
| Mouillures | Aureoles jaunatres aux contours nets | Contact ponctuel avec l’eau | Stable une fois sec |
| Moisissures actives | Duvet colore, odeur de cave, taches qui s’etendent | Champignons en activite, humidite > 65 % | Evolutif, contagieux |
A retenir
Les rousseurs sont un probleme esthetique, pas structurel. Elles ne reduisent pas la resistance mecanique du papier. Une moisissure active, en revanche, ronge la cellulose et contamine les volumes voisins. Test simple : touchez du doigt. Une rousseur est lisse, plate, seche. Une moisissure active est duveteuse et degage une odeur de champignon caracteristique.
Pourquoi les livres romantiques en sont-ils couverts ?
Les editions illustrees romantiques des annees 1830-1860 sont les championnes toutes categories du foxing. Curmer, Hetzel, Magnin et leurs confreres ont publie sur des papiers d’une qualite tres inegale, souvent acides, parfois additionnes de colle d’amidon qui nourrit les moisissures latentes. Les livres illustres romantiques et les cartonnages Hetzel de Jules Verne presentent presque systematiquement des rousseurs, surtout sur les pages de garde, les serpentes et les premieres planches.
Le bibliophile aguerri sait que cela fait partie du livre, comme la patine d’un meuble Louis XV fait partie du meuble. Un Paul et Virginie Curmer 1838 totalement exempt de rousseurs est meme suspect : il a probablement ete lave, et un lavage agressif peut avoir affaibli le papier, atteint l’eclat des gravures, voire fait disparaitre une marque de provenance ancienne.
Faut-il traiter les rousseurs ?
La reponse honnete, apres quatre decennies au comptoir : presque jamais. Le foxing est un defaut cosmetique, pas une menace pour l’integrite du document. Le traiter, c’est prendre un risque reel pour un benefice esthetique souvent decevant – et parfois pire, on se retrouve avec un papier blanchi mais cassant.
Les methodes chimiques existent, on les croise dans les ateliers de restauration. Trois familles dominent :
- Chloramine T en bain dilue : decolore les taches mais laisse des residus salins qui acidifient le papier a long terme.
- Peroxyde d’hydrogene (eau oxygenee) dilue, suivi d’un rincage a l’hydroxyde de calcium : efficace mais agressif pour la cellulose.
- Hypochlorite de calcium : tres efficace, antifongique, mais demande une maitrise totale du dosage et du rincage.
Ces produits degradent la cellulose, peuvent faire baver les encres typographiques anciennes et les aquarelles, et laissent souvent un papier blanchi mais fragile. Aucune de ces interventions ne doit etre tentee par un amateur sur un livre auquel il tient.
DIY ou professionnel : la bonne decision en 4 etapes
- Evaluez la valeur du livre. En dessous de 50 euros, oubliez le traitement, il coutera plus cher que l’ouvrage. Au-dessus de 500 euros, n’envisagez jamais le DIY. Pour estimer un exemplaire avant decision, suivez notre methode d’estimation.
- Confirmez que c’est bien du foxing. Une moisissure active impose un traitement urgent (isolement, sechage, desinfection professionnelle). Une rousseur stable, elle, ne demande rien.
- Stabilisez l’environnement. Hygrometrie 45-55 %, temperature 16-20 deg. C, lumiere filtree. C’est de loin le geste le plus efficace pour empecher l’aggravation – et il ne coute presque rien.
- Confiez a un restaurateur diplome si le livre justifie l’investissement. Comptez generalement quelques centaines d’euros par cahier traite, selon la complexite. Notre guide quand confier a un restaurateur detaille les bons reflexes.
Impact des rousseurs sur la cote
Voila la question qui interesse vraiment le proprietaire, et ou les reponses sont rarement franches en bibliophilie de salon. La verite : tout depend de la rarete et de la nature du livre. Quelques reperes d’ordre de grandeur, observes sur le marche francais :
- Sur un livre courant du XIXe siecle (roman populaire, ouvrage savant non illustre), des rousseurs marquees peuvent decoter de 30 a 60 %.
- Sur une edition illustree romantique ou un cartonnage Hetzel, des rousseurs moderees sont attendues. Decote de l’ordre de 10 a 25 %. Au-dela, on parle d’un exemplaire fatigue.
- Sur un incunable ou un livre du XVIe siecle, les rousseurs sont rares ; quand elles apparaissent, la decote reste faible (souvent 5 a 15 %) car le livre demeure avant tout une rarete absolue.
- Sur un exemplaire a provenance prestigieuse (envoi autographe, ex-libris celebre), la rousseur passe au second plan. Voir nos articles sur les envois autographes et les ex-libris nobiliaires.
Les catalogues de Drouot et des ventes de bibliophilie specialisees mentionnent systematiquement les rousseurs dans leurs notices avec des formules codees : « rousseurs eparses », « rousseurs uniformes », « fortes rousseurs », « rousseurs marginales ». Apprenez a les decoder grace a notre decodeur d’abreviations de libraires.
Prevenir plutot que guerir : les conditions de conservation
Le seul vrai traitement, en realite, c’est la prevention. La BnF et les recommandations de l’IFLA convergent sur des parametres simples :
- Hygrometrie stable entre 45 et 55 %. Les variations brutales sont pires que des taux legerement eleves.
- Temperature entre 16 et 20 deg. C. La fraicheur ralentit les reactions chimiques.
- Lumiere filtree, UV bloques, intensite faible pour les pieces fragiles (les institutions descendent souvent autour de 50 lux pour les originaux exposes).
- Ventilation douce et constante pour eviter la stagnation d’air humide.
- Pas de contact direct avec bois brut, metal non protege ou plastiques PVC.
Notre guide complet sur la conservation du livre ancien face a l’humidite et a la lumiere detaille ces parametres avec les seuils retenus par les institutions patrimoniales.
Questions frequentes sur les rousseurs des livres anciens
Peut-on enlever les rousseurs avec du citron ou du vinaigre ?
Non, jamais. Ces acides faibles attaquent immediatement la cellulose et fragilisent le papier. Le citron tache aussi a la lumiere et noircit avec le temps. Ces remedes de grand-mere circulent partout sur internet, mais ils sont unanimement deconseilles par les conservateurs.
Les rousseurs sont-elles contagieuses d’un livre a l’autre ?
Non. Contrairement aux moisissures actives, le foxing reste localise au feuillet. Un livre piquele stocke contre un livre sain ne le contaminera pas, sauf si l’humidite ambiante reveille les moisissures latentes des deux exemplaires.
Un livre tres pique est-il invendable ?
Pas du tout. Sur un romantique illustre, un Jules Verne ou un livre du XVIIIe, les rousseurs font partie du jeu. Ce qui compte, c’est l’integrite de la reliure, du texte, des planches, et la coherence de l’exemplaire. Pour preparer une vente, consultez notre page vendre et estimer vos livres.
Faut-il aerer les livres pour eviter les rousseurs ?
Oui, mais avec mesure. Une ventilation douce et constante de la piece suffit ; inutile d’eventer les volumes. L’important est d’eviter les pics d’humidite en cave, en grenier ou en bord de mer.
Mon livre du XIXe est sans rousseurs : c’est bon signe ?
Pas forcement. Sur un Curmer ou un cartonnage Hetzel, l’absence totale de piqure est suspecte. Verifiez s’il n’a pas ete lave (papier trop blanc, encre legerement palie, serpentes neuves) avant de payer un prix premium.
Un doute sur un exemplaire pique ?
Nos experts evaluent gratuitement vos livres anciens, rousseurs comprises. Envoyez-nous quelques photos via notre page vendre et estimer vos livres ou parcourez notre catalogue de livres anciens pour comparer.