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La Pléiade originale Schiffrin (1931-1940) : guide d’identification pour collectionneurs

La Pléiade originale Schiffrin (1931-1940) : guide d’identification pour collectionneurs

Une Pléiade originale Schiffrin, c’est-à-dire un volume publié entre 1931 et l’automne 1933 sous l’adresse « Éditions de la Pléiade / J. Schiffrin & Cie », n’a pas grand-chose à voir avec une Pléiade Gallimard achetée en librairie aujourd’hui. Même format de poche, même typographie Garamond, même papier bible, mais une adresse éditoriale qui change tout pour le collectionneur. Voici comment les reconnaître, sans se laisser piéger par les retirages tardifs ou les reliures refaites.

Premiers volumes de la Bibliothèque de la Pléiade Schiffrin reliés en cuir souple, années 1930
Les premiers volumes Schiffrin : cuir souple, papier bible, Garamond corps 9.

Schiffrin, de Bakou aux Éditions de la Pléiade

Jacques Schiffrin naît à Bakou en 1892, fils d’un industriel du pétrole. Émigré en France au début des années 1920, il fonde à Paris, en 1923, les Éditions de la Pléiade / J. Schiffrin & Cie. La maison commence par des éditions illustrées et des traductions du russe, dont Pouchkine, que Schiffrin traduit lui-même.

L’idée d’une Bibliothèque de la Pléiade mûrit vers 1930. Le projet : réunir les œuvres d’un grand auteur en un seul volume tenant dans la poche, mais imprimé et relié comme un livre de prix. Le premier tome paraît à l’automne 1931, un Baudelaire, tome I, achevé d’imprimer chez Coulouma, à Argenteuil. Schiffrin a 39 ans et un capital quasi nul ; il s’endette pour lancer la série.

La maquette originale : un objet de luxe portatif

Schiffrin s’inspire des missels paroissiens, conçus pour résister à un siècle d’usage quotidien. La maquette qu’il fixe en 1931 a été reprise telle quelle par Gallimard et n’a presque pas bougé en 90 ans :

  • Format : environ 105 × 175 mm. Différence à la règle avec la Pléiade actuelle (105 × 170 mm) : quelques millimètres, rien de plus.
  • Papier : papier bible très fin. Le prospectus de 1931 le présente comme un « papier des Indes » — terme commercial flatteur qui désigne en réalité un papier bible européen de haute qualité.
  • Typographie : Garamond, corps 9. Choix qui n’a jamais été remis en cause.
  • Reliure : pleine peau souple (chevreau, basane, parfois veau selon les volumes et les stocks), dorée à l’or fin au dos.
  • Pagination dense : 600 à 1 500 pages dans un volume tenant dans une main, grâce à la finesse du papier bible.

Pour replacer cette innovation dans son écosystème éditorial, voir notre étude sur les écoles d’édition françaises (NRF, Mercure, Pléiade).

Une douzaine de volumes avant le rachat Gallimard

Entre l’automne 1931 et l’été 1933, Schiffrin publie une douzaine de volumes sous sa propre adresse. Les sources mentionnent Baudelaire, Racine, Voltaire, Edgar Allan Poe, Laclos, Musset, Stendhal, puis Vigny, Heine et Mérimée. Tous portent au titre la mention « Éditions de la Pléiade / J. Schiffrin & Cie », sans aucune trace de Gallimard.

C’est ce détail, et lui seul, qui définit une Pléiade originale Schiffrin au sens strict. Le rachat par Gaston Gallimard est conclu en juillet 1933. Dès la rentrée 1933, les nouveaux tomes sortent sous la marque « NRF / Gallimard », mais avec Schiffrin toujours aux commandes éditoriales jusqu’en novembre 1940.

Schiffrin vs Gallimard : ce qui change à l’œil nu

CritèreSchiffrin 1931-1933Gallimard 1934-1940 (Schiffrin directeur)Gallimard moderne
Adresse au titre« Éditions de la Pléiade / J. Schiffrin & Cie »« NRF / Gallimard » + sigle Pléiade« Gallimard » seul, sigle modernisé
Achevé d’imprimerCoulouma, ArgenteuilCoulouma puis imprimeries NRFImprimeries Gallimard contemporaines
PapierBible fin, mention « papier des Indes »Papier biblePapier bible opacifié, env. 36 g/m²
ReliurePeau souple variable, dos doré à l’or finPeau souple, codes couleurs par siècle naissantsPleine peau souple, dorure or fin
TranchesTête dorée, gouttière et queue ébarbéesTête doréeTête dorée
SignetsUn signet de soieUn signetDeux signets de soie
ÉtuiCarton ou rhodoïd selon époqueÉtui cartonÉtui carton imprimé

À retenir

Le seul test qui ne ment pas se fait sur deux pages : la page de titre et l’achevé d’imprimer. « Éditions de la Pléiade / J. Schiffrin » = volume pré-rachat (1931-1933), le plus recherché. « NRF / Gallimard » avec achevé d’imprimer entre 1934 et 1940 = période où Schiffrin dirigeait toujours la collection chez Gallimard. Après novembre 1940, il n’y a plus aucun Schiffrin dans la maison.

Novembre 1940 : la fin brutale

Le 5 novembre 1940, Gaston Gallimard renvoie Jacques Schiffrin, en application du premier statut des Juifs promulgué par le régime de Vichy le 3 octobre 1940. Le fondateur de la Pléiade gagne la zone sud, ne retrouve aucun travail, et finit par embarquer pour New York grâce à l’aide financière d’André Gide. Il y fonde Pantheon Books, et meurt aux États-Unis en 1950 sans jamais avoir remis les pieds en France.

Les volumes parus entre l’automne 1933 et novembre 1940 portent donc l’adresse Gallimard, mais restent conçus et dirigés par Schiffrin. Beaucoup de libraires les rattachent encore à la « période Schiffrin » au sens large.

Tirages, prix d’origine, grand papier

Schiffrin n’a jamais publié de chiffres de tirage volume par volume, et les archives Gallimard ne sont que partiellement accessibles pour cette période. Quelques points solides néanmoins :

  • Le Baudelaire de 1931 a connu un retirage daté de 1935, toujours chez Coulouma, repérable à un nota-bene ajouté en fin de volume sans changement de pagination. Beaucoup d’exemplaires en circulation aujourd’hui sont en réalité ce retirage, et non le premier tirage de 1931.
  • Schiffrin n’a pas développé de tirages numérotés sur Japon ou Hollande pour la Pléiade. Pas de « grand papier » au sens classique des bibliophiles, contrairement à la collection blanche NRF de la même époque.
  • Le prix de vente initial, autour de 100 francs en 1931, plaçait le volume relié plein cuir au-dessus du livre courant mais bien en dessous d’une édition de bibliophile traditionnelle.

Pour comprendre comment lire correctement une justification de tirage et repérer les variantes, voir notre méthode pour reconnaître une première édition.

Cote actuelle et pièges du marché

En 2025-2026, une Pléiade Schiffrin ordinaire en bel état, cuir d’origine, se négocie chez les libraires spécialisés entre environ 80 et 250 € à l’unité. Les premiers tirages 1931-1933 du Baudelaire, du Racine ou du Laclos dépassent régulièrement 300 € en vente publique, jusqu’à 600 € pour les exemplaires impeccables, avec étui d’origine et signet en place. À comparer aux lots de Pléiade modernes dispersés à Drouot, qui se règlent souvent autour de 30 € pièce : l’écart de cote entre les deux époques est massif.

Les pièges les plus fréquents : reliures recousues postérieurement, dos refaits avec une peau plus moderne, retirages 1935-1940 vendus comme premiers tirages, étuis dépareillés qui ne correspondent pas au volume. Pour une famille qui hérite d’une bibliothèque contenant des Pléiade anciennes, voir aussi notre guide bibliothèque et succession et la méthode pour estimer un livre ancien hérité.

Méthode d’identification en cinq étapes

  1. Page de titre. Cherchez « Éditions de la Pléiade / J. Schiffrin & Cie ». Si vous lisez « NRF » ou « Gallimard », vous êtes après l’été 1933.
  2. Achevé d’imprimer. Repérez l’imprimeur (Coulouma à Argenteuil pour la période 1931-1935) et la date complète. Notez les éventuels retirages : un volume daté 1935 chez Coulouma n’est pas un premier tirage de 1931.
  3. Papier. Mettez une page devant une lampe : papier bible authentique, très fin mais opaque, légèrement teinté ivoire. Un papier blanc épais est un faux signe — c’est probablement un fac-similé tardif.
  4. Reliure. Cuir souple, dos lisse doré à l’or fin, plats sans titre, tranche de tête dorée. Une reliure « façon Pléiade » en simili se détecte au toucher (raideur, odeur de plastique).
  5. Bloc papier. Vérifiez que les cahiers n’ont pas été désolidarisés ni recollés. Un signet d’origine en soie, légèrement passé, est un bon indice d’authenticité ; un signet trop vif et trop neuf est suspect.

Pour les bases du vocabulaire (achevé d’imprimer, justification, cahier, signet), passer par notre lexique d’anatomie du livre ancien.

Questions fréquentes

Faut-il une série complète d’un auteur pour qu’une Pléiade Schiffrin ait de la valeur ?

Non. Pour les auteurs publiés en plusieurs tomes (Stendhal, Voltaire), un volume isolé en bel état conserve une valeur bibliophilique propre, surtout s’il porte l’adresse Schiffrin pré-1933. Une série complète prime, mais un tome unique n’est jamais sans intérêt.

Comment distinguer un retirage des années 1930 d’un véritable premier tirage de 1931 ?

La date est inscrite dans l’achevé d’imprimer. Pour le Baudelaire, le premier tirage est daté de 1931 (Coulouma) ; un retirage existe en 1935, repérable à un nota-bene ajouté en fin de volume.

Existe-t-il des Pléiade Schiffrin en grand papier ?

Pas au sens classique. Schiffrin n’a pas mis en place de tirages numérotés sur Japon ou Hollande pour la Bibliothèque de la Pléiade, contrairement à la collection blanche NRF. Quelques exemplaires de tête isolés circulent, mais ce sont des cas exceptionnels.

Faut-il conserver l’étui carton d’origine ?

Oui, impérativement. L’étui d’origine, même fatigué, fait partie du volume et compte dans la cote. Un volume sans étui décote de 15 à 30 % par rapport à un exemplaire complet à état équivalent.

Une Pléiade Schiffrin abîmée vaut-elle la peine d’être restaurée ?

Cela dépend. Un dos décollé, un mors fendu peuvent être repris par un bon relieur, à condition de respecter la matière d’origine. Une reliure entièrement refaite, même proprement, fait perdre beaucoup à la cote. Mieux vaut consolider que reconstituer.

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