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Tranchefile, nerfs, couture : la mecanique cachee du livre ancien

Tranchefile, nerfs, couture : la mecanique cachee du livre ancien

La tranchefile, les nerfs et la couture forment la mecanique cachee d’un livre ancien : ce qui tient les cahiers debout, encaisse cinq siecles d’ouvertures, et trahit l’epoque comme la main du relieur. Comprendre cette charpente, c’est lire un volume autrement que par sa peau.

Dos d'un livre ancien a cinq nerfs saillants avec tranchefile brodee visible en tete
Dos a nerfs saillants et tranchefile brodee : trois siecles de savoir-faire en quelques centimetres.

La couture du livre ancien, colonne vertebrale invisible

Avant que le maroquin n’habille le dos, tout commence par un fil. Le relieur empile les cahiers sur un cousoir, puis les transperce un par un en passant son fil autour de supports tendus verticalement. Ces supports sont les nerfs, et leur nature a beaucoup change. Dans les premiers codex occidentaux on cousait sur du veritable nerf animal, puis sur des lanieres de peau, des languettes de parchemin roulees, et enfin sur du septain, une ficelle de chanvre torsadee a plusieurs brins. La BnF documente cette genealogie dans ses chantiers de restauration des manuscrits medievaux.

L’operation parait mecanique. Elle ne l’est pas. Un cahier mal pique, et le fil cisaillera le papier au bout de quelques ouvertures. Une tension trop forte, et le dos se voute. Trop lache, et le livre baille. C’est pour cette raison que les ouvrages cousus a la main par un bon atelier traversent quatre siecles, la ou les reliures industrielles du XXe cedent parfois en quelques decennies.

Couture sur nerfs ou couture sur rubans : deux philosophies

Pendant des siecles, presque tous les livres relies en Europe sont cousus sur des supports saillants visibles au dos. Puis arrive le XIXe siecle, son industrialisation, sa cadence de production, et avec eux la couture sur rubans qui change l’economie de l’atelier. Les rubans, plus larges et plus rapides a fixer que les ficelles, permettent de coudre un volume en bien moins de temps. Revers : ils ne sont plus passes en cartons, ils sont coupes au ras et colles dans les contreplats. L’assemblage gagne en vitesse, il perd en longevite sur les gros formats.

La couture sur nerfs reste la reference pour les reliures soignees. Le fil contourne chaque nerf a chaque cahier, creant une articulation souple et resistante. Quand le dos s’arrondit, les nerfs forment ces reliefs caracteristiques qui structurent le compartimentage des caissons. Les grands relieurs du XIXe siecle n’ont jamais abandonne cette technique pour leurs commandes de luxe.

CritereCouture sur nerfsCouture sur rubans
Periode dominanteXVe au XVIIIe siecleA partir du XIXe siecle
SupportFicelle de chanvre, septain, peauRuban de coton ou de lin
Fixation aux platsPasse en cartons (traverse)Coupe au ras et colle
Aspect du dosNerfs saillants visiblesDos lisse
Solidite grands formatsExcellenteLimitee
Cout en atelierEleve, lentReduit, rapide

Combien de nerfs ? Le format dicte la regle

Le nombre de nerfs n’est jamais decoratif. Il depend du format, du poids du livre et de la longueur du dos. La regle d’atelier veut que chaque nerf supporte une portion equivalente de cahiers, sans quoi la mecanique se desequilibre. On observe ainsi, en regle generale dans la production europeenne du XVIIe au XIXe :

  • Trois nerfs sur les tres petits formats, in-douze et in-seize, ou le dos est court.
  • Quatre nerfs sur les in-octavo courants, format majoritaire de la litterature francaise depuis le XVIe.
  • Cinq nerfs sur les in-quarto et les beaux in-octavo de bibliophilie, equilibre classique.
  • Six nerfs ou plus sur les in-folio lourds, bibles, atlas, recueils juridiques.

La generalisation du format in-octavo, popularisee par Alde Manuce a Venise au tout debut du XVIe, a fixe pour des generations cette norme du dos a quatre ou cinq nerfs. Vous croisez un in-octavo du XVIIe a six nerfs ? Mefiance ou curiosite. C’est soit un caprice de bibliophile fortune, soit une reliure refaite tardivement par un atelier qui voulait en mettre plein la vue.

Vrais nerfs, faux nerfs : reconnaitre la supercherie

Depuis le XIXe siecle, le faux-nerf gagne du terrain. Sur ces reliures les cahiers sont cousus sur des ficelles enfoncees dans des entailles de la couture grecquee, ce qui produit un dos lisse a l’origine. Le relieur colle ensuite par-dessus des lanieres de carton ou de peau pour imiter les reliefs des vrais nerfs. Le resultat ressemble a s’y meprendre a une reliure ancienne, mais la fonction structurelle a disparu : ce ne sont plus que des cabochons.

Pour les distinguer, regardez le livre ouvert a plat et observez l’interieur du dos si la reliure le permet. Un vrai nerf court de plat a plat en traversant les cahiers ; un faux nerf s’arrete au dos. Autre indice plus simple a l’oeil nu : la regularite parfaite des faux nerfs, alignes au cordeau, la ou les vrais accusent toujours de minuscules irregularites, traces du travail a la main. Sur les reliures jansenistes du XVIIe, jamais de faux nerfs. Sur les editions courantes du Second Empire, presque toujours.

A retenir

Cinq nerfs sur un in-octavo du XVIIIe, equilibre classique. Quatre nerfs sur un livre du XIXe avec dos lisse imitant les nerfs, presque toujours du faux. Trois nerfs sur un in-folio, reliure fatiguee ou travail bacle.

La tranchefile, ce minuscule cordon brode qui change tout

Tout en haut et tout en bas du dos, un cordon brode sort entre les caissons. C’est la tranchefile. Sa fonction est double : elle consolide l’assemblage des cahiers a la tete et a la queue, la ou les contraintes mecaniques sont les plus fortes, et elle renforce les coiffes, ces zones malmenees chaque fois qu’on tire le volume du rayon. Le glossaire de la reliure en recense plusieurs types, depuis la simple ficelle enroulee jusqu’a la broderie a plusieurs niveaux.

Les materiaux varient. Soie pour les reliures de luxe, lin ou chanvre pour les courantes, fil teint pour les commandes raffinees. Certaines tranchefiles royales du XVIIe utilisent du fil d’or ou d’argent, dont on retrouve la trace dans les reliures aux armes conservees a la BnF. Les tranchefiles brodees a la main se declinent en plusieurs familles :

  • Tranchefile simple : un seul niveau de broderie, le plus commun a partir du XVIIIe.
  • Tranchefile a chapiteau : brodee sur deux niveaux, technique soignee, frequente sur les reliures de luxe.
  • Tranchefile a passe : brodee sur une lanniere de peau ou un septain, fixee aux cartons. La plus solide, courante sur les grands formats anciens.

Une tranchefile manquante, ecrasee, ou mecanique en simple papier colle figure parmi les indices les plus rapides a reperer pour evaluer une reliure. Sur le marche, un volume du XVIIIe avec ses tranchefiles d’origine intactes vaut sensiblement plus qu’un meme titre dont les coiffes ont ete refaites au XIXe ou au XXe.

Gardes, contregardes et doublures : l’habillage interieur

Une fois les cahiers cousus et les tranchefiles posees, le relieur ajoute les gardes. Ce sont les feuillets blancs ou marbres qui ouvrent et ferment le volume, a la fois protection physique du premier cahier et zone d’aisance pour le mouvement de la reliure. Avant le XVIIIe, les gardes sont majoritairement blanches ou de papier dominote. L’essor du papier marbre, importe depuis l’Orient via Venise puis fabrique en France a partir du XVIIe, change la donne : il s’impose comme garde courante dans le second tiers du XVIIIe.

La contregarde est la moitie de la garde collee contre l’interieur du plat. Elle masque les passages des nerfs en carton et donne le premier coup d’oeil interieur. Sur les reliures precieuses, on remplace cette contregarde par une doublure de luxe : papier dore, soie brochee, parfois cuir double d’un autre cuir. Ces doublures signent presque toujours une commande haute, et leur etat pese fortement sur l’estimation. Pour aller plus loin dans le vocabulaire, voyez notre anatomie complete du livre ancien.

Lire un livre ancien comme un mecanicien

Quand vous prenez un volume en main, regardez d’abord le dos. Comptez les nerfs, jugez leur regularite, verifiez s’ils sont vrais ou faux. Ouvrez ensuite a la premiere garde et faites pivoter doucement les plats : si le dos craque sec, la couture est probablement abimee. Si les cahiers s’ecartent en eventail sans tension, la couture est lache ou la colle du dos a seche. Une bonne reliure se reconnait a son ouverture franche, sans resistance brutale ni mollesse.

  1. Etape 1. Comptez les nerfs au dos. Notez leur nombre, leur regularite, leur saillance.
  2. Etape 2. Examinez tete et queue a la loupe. La tranchefile est-elle brodee main, mecanique, manquante ?
  3. Etape 3. Ouvrez a la premiere garde. Reperez le type de papier, blanc, marbre, dominote, et son epoque probable.
  4. Etape 4. Faites pivoter les plats a 90 degres. Le dos doit suivre sans craquer ni se vouter.
  5. Etape 5. Regardez la couture par l’entrebaillement des cahiers. Fil de lin, ficelle apparente, rubans : chaque indice date l’ouvrage.

Sur les reliures de notre catalogue, ces verifications conditionnent toujours l’estimation. Une reliure bradel avec sa tranchefile d’origine se cote autrement qu’un exemplaire remboite tardivement. Si vous hesitez sur un volume herite, notre equipe peut l’examiner sans engagement, ou vous pouvez nous le confier directement via notre page vendre et faire estimer vos livres.

Comment savoir si un livre a ete recousu ?

Plusieurs indices convergents. Un fil neuf, blanc et brillant, qui tranche avec la patine du papier. Des piqures doubles, signe d’une seconde couture par-dessus l’ancienne. Une tension trop reguliere, parfois mecanique. Et surtout, des tranchefiles modernes mal accordees a la peau du dos, dont la couleur jure avec le reste.

Une tranchefile manquante devalue-t-elle le livre ?

Oui, sensiblement, surtout si elle entraine une coiffe abimee. Sur une reliure du XVIIIe en bon etat general, la perte d’une tranchefile peut peser sur l’estimation a hauteur de plusieurs dizaines de pour cent selon le titre et la rarete. Une restauration par un professionnel est possible mais doit rester discrete et reversible.

Faut-il preferer une reliure d’origine ou refaite ?

La regle bibliophile veut qu’une reliure d’origine, meme fatiguee, ait plus de valeur qu’une reliure refaite au XIXe ou au XXe. Une exception : si l’original etait deja un cartonnage modeste sans interet, une belle reliure posterieure signee d’un grand atelier peut au contraire valoriser le volume.

Vrais nerfs ou faux nerfs : comment trancher en 10 secondes ?

Regardez la regularite. Quatre ou cinq saillies parfaitement alignees, espacees au millimetre, sans aucune asperite : faux nerfs. Saillies legerement inegales, avec des micro-bossellements visibles a la lumiere rasante : vrais nerfs. En cas de doute, glissez l’ongle sous la coiffe pour sentir si le nerf traverse vers les plats ou s’il s’arrete au dos.

Un livre ancien a faire expertiser ?

La Librairie Antique examine gratuitement vos volumes herites ou acquis en brocante. Nous regardons la couture, les nerfs, la tranchefile et l’ensemble de la mecanique avant toute proposition.

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