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Elzevir, Plantin, Estienne, Aldine : grandes dynasties d’imprimeurs

Elzevir, Plantin, Estienne, Aldine : grandes dynasties d’imprimeurs

Aldine, Estienne, Plantin, Elzevir : quatre dynasties d’imprimeurs historiques qui ont façonné le livre européen entre 1494 et 1712. Quand on ouvre un catalogue de libraire ancien, la moitié des fiches savantes renvoient à l’une d’elles. Voici comment les reconnaître, les situer et ne pas se faire piéger par les copies.

Page de titre d'une edition Elzevir du XVIIe siecle avec marque typographique
Une edition elzevirienne en petit format in-12, typique des productions de Leyde au XVIIe siecle.

Pourquoi ces quatre noms reviennent partout en bibliophilie

« Aldine 1502 », « Estienne 1543 », « Plantin 1572 », « Elzevir 1676 » : ces adresses ne désignent pas seulement des imprimeurs. Chacune pointe vers une école, un format, un public, un niveau d’exigence textuelle. Les quatre dynasties couvrent deux siècles décisifs, ceux où l’imprimerie quitte l’atelier rhénan des incunables pour devenir l’édition savante européenne. Et elles concentrent l’essentiel du goût des collectionneurs depuis le XVIIIe siècle. Si la notion d’incunable reste floue, relisez d’abord notre fiche sur le livre imprimé avant 1501 : Alde Manuce travaille justement à cheval sur cette frontière.

Alde Manuce à Venise (1494-1597) : l’invention du livre portable

Alde Manuce (Aldus Manutius, vers 1449-1515) ouvre son atelier vénitien dans les années 1494-1495. Helléniste de formation, il publie d’abord les classiques grecs en grand format. Puis, en avril 1501, il sort un Virgile composé entièrement dans un nouveau caractère : l’italique, dessiné par le graveur de poinçons Francesco Griffo da Bologna. Le dessin s’inspire de la cursive humaniste italienne, gagne de la place sur la page et abaisse le coût du livre. Le format octavo (in-8°) qui l’accompagne — l’enchiridion, le livre « tenu en main » — fait sortir la lecture savante des bibliothèques monastiques.

En juin 1502, Alde adopte la marque qui restera son emblème : le dauphin enroulé autour d’une ancre, avec la devise Festina lente (« hâte-toi lentement »). L’image vient d’une médaille romaine offerte par Pietro Bembo. Plus de 130 éditions porteront ce signe. Après lui, son fils Paolo (Paulus Manutius, actif de 1533 à 1574) puis son petit-fils Alde le Jeune (jusqu’en 1597) prolongent la dynastie à Venise puis à Rome. Mauvaise nouvelle pour le bibliophile pressé : la marque a été pillée dès le XVIe siècle par des imprimeurs lyonnais et parisiens. C’est l’une des contrefaçons les plus anciennes du livre européen, et nous y revenons en détail dans reconnaître un fac-similé ou une contrefaçon.

Les Estienne à Paris (1502-1664) : l’érudition royale

Henri Estienne l’Ancien ouvre son officine parisienne en 1502. Son fils Robert (1503-1559) en fait une référence humaniste européenne. Nommé imprimeur du roi François Ier pour l’hébreu et le latin en 1539, puis pour le grec en 1540, Robert dispose des fameux Grecs du roi, caractères gravés par Claude Garamond. Son Thesaurus linguae latinae (édition initiale 1531, refondue 1543) reste un monument de la lexicographie. Surveillé pour ses sympathies réformées, il s’exile à Genève en 1550 et n’en reviendra pas.

Son fils Henri II Estienne (1531-1598) publie en 1572 le Thesaurus linguae graecae, dictionnaire en plusieurs volumes qui demeurera la référence du grec ancien jusqu’au XXe siècle. Trois siècles de service actif, c’est une longévité que peu d’ouvrages de référence peuvent revendiquer. La dynastie s’éteint avec Antoine III Estienne en 1664. Une édition originale Estienne du milieu du XVIe siècle, en reliure d’époque correcte, se négocie aujourd’hui sur une fourchette large : de 1 000 à 6 000 € en vente publique selon le titre, l’état et la provenance, ordre de grandeur observé dans les catalogues Drouot et Christie’s livres anciens des dernières années.

Plantin à Anvers (1555-1734) : l’industrie typographique

Christophe Plantin (vers 1520-1589), Tourangeau formé à Caen comme relieur, s’installe à Anvers et obtient sa citoyenneté en 1550. Il imprime sous son nom dès 1555. Sa Biblia Polyglotta (Bible polyglotte d’Anvers), huit volumes in-folio publiés de 1568 à 1573 sous le patronage de Philippe II d’Espagne, donne le texte parallèle en latin, grec, hébreu, araméen et syriaque. À son apogée, l’atelier Plantin fait tourner une vingtaine de presses simultanément avec un personnel comparable de compositeurs et de correcteurs. Le contraste avec une officine humaniste comme celle des Estienne, qui ne dépasse jamais quelques personnes, donne la mesure du saut industriel.

À la mort de Plantin, son gendre Jan Moretus reprend la maison qui restera dans la famille jusqu’au milieu du XIXe siècle. L’atelier complet — presses en bois, poinçons, matrices, bibliothèque, archives commerciales — a été préservé et constitue aujourd’hui le Musée Plantin-Moretus à Anvers, ouvert au public en 1877 et inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2005. À ma connaissance, c’est le seul atelier d’imprimerie de la Renaissance encore visible in situ. Pour aller plus loin sur une édition Plantin précise passée par le catalogue, voir Plantin 1574, histoire d’une découverte.

Les Elzevir aux Pays-Bas (1583-1712) : le triomphe du petit format

Louis Elzevir (Lodewijk Elsevier, vers 1540-1617), originaire de Louvain, s’établit à Leyde vers 1580 et publie son premier ouvrage en 1583. Imprimeurs jurés de l’université de Leyde à partir de 1620, les Elzevir étendent ensuite leur activité à Amsterdam, La Haye et Utrecht. Selon le décompte établi par les bibliographes du XIXe siècle (Willems, repris par Berghman), la maison a imprimé près de 2 000 volumes entre 1583 et la mort d’Abraham II en 1712.

Leur signature : le petit format in-12 (douze feuillets par feuille, hauteur d’environ 130 mm), parfois in-16 ou in-24, dans un caractère à empattements triangulaires qui porte aujourd’hui leur nom. Le mot « elzévirien » désigne d’ailleurs autant la fonderie XIXe qui les imite que les originaux. Pièces de référence : le Virgile de 1636 (le célèbre « Virgile Elzevir »), celui de 1676 que Charles Nodier évoque dans Le Bibliomane, le Pline de 1635 en trois volumes, les classiques latins de la collection des Petites Républiques (1626-1649). Au XIXe siècle, la chasse aux Elzevir tourne à la fièvre : beaucoup d’exemplaires changent de reliure, passent dans des maroquins romantiques, ce qui explique que peu aient conservé leur modeste vélin ou veau d’origine. Avis personnel : c’est dommage, et un Elzevir resté dans sa reliure d’éditeur a aujourd’hui plus de valeur qu’un Elzevir rhabillé à neuf en 1850.

DynastieVillePeriodeApport majeurMarque
Aldine (Manuce)Venise, Rome1494-1597Italique, octavo, classiques grecsDauphin et ancre, « Festina lente »
EstienneParis, Geneve1502-1664Lexicographie, Grecs du roiOlivier de Robert, « Noli altum sapere »
Plantin-MoretusAnvers1555-1867Bible polyglotte, atelier industrielCompas, « Labore et Constantia »
ElzevirLeyde, Amsterdam1583-1712Petit in-12, classiques latinsErmite (« Non Solus »), sphère armillaire

A retenir

Ces quatre maisons ne se concurrencent pas vraiment. Alde invente le format savant portable, les Estienne en font la langue de l’érudition, Plantin l’industrialise, les Elzevir le démocratisent. Deux siècles, quatre étapes, et l’essentiel du livre européen ancien.

Identifier une édition authentique : la méthode pas à pas

  1. Lire l’adresse en bas de page de titre. Une vraie Aldine porte « Venetiis, in aedibus Aldi » ou « apud Aldum » avec la date. Méfiance sur les « Lugduni » (Lyon) ou « Florentiae » qui copient la marque.
  2. Vérifier la marque typographique. Le dauphin-ancre aldin a évolué à plusieurs reprises entre 1502 et 1597 ; les bibliographes (Renouard, Annales de l’imprimerie des Alde) décrivent chaque état. Idem pour le compas Plantin (« Labore et Constantia ») et l’ermite Elzevir (« Non solus »).
  3. Compter les pièces liminaires. Une édition originale a généralement plus de feuillets de préfaces, dédicaces et épîtres que les réimpressions clandestines, qui les omettent pour gagner du papier.
  4. Croiser avec un répertoire : Renouard pour Alde et Estienne, Voet (The Plantin Press) pour Plantin, Willems puis Berghman pour Elzevir. Sans ces ouvrages, l’attribution reste une opinion.
  5. Examiner le papier et la reliure. Pour la datation par le support, voir filigranes et datation du papier et notre étude sur la différence vergé/vélin.

Cotes actuelles : ordres de grandeur et prudence

Donner un prix pour une dynastie complète n’a aucun sens. Un Alde en parchemin de l’editio princeps du Sophocle (1502) joue dans une cour bien différente d’un Elzevir poétique en veau usagé du dernier quart du XVIIe siècle. Quelques repères prudents, tirés de catalogues publics récents :

  • Aldines du vivant d’Alde l’Ancien (avant 1515) : rarement sous 2 000 €, régulièrement 5 000 à 25 000 € pour une editio princeps grecque bien conservée. Au-delà pour les exemplaires sur grand papier ou avec provenance documentée.
  • Estienne XVIe siècle : large amplitude, de 400 € pour un petit format usuel à 8 000 € et plus pour un Thesaurus complet en bel état.
  • Plantin in-folio : la Polyglotte complète en huit volumes dépasse 80 000 € en vente publique ; un Plantin courant in-quarto en reliure d’époque circule beaucoup plus modestement, souvent entre 1 500 et 6 000 €.
  • Elzevir in-12 : la fièvre du XIXe siècle est retombée. Beaucoup d’Elzevir « courants » se trouvent aujourd’hui entre 80 et 400 €. Les éditions rares (Pline 1635, Virgile 1676 en grand papier) conservent leur prestige.

Si vous héritez d’une bibliothèque contenant ce type d’ouvrages, l’erreur classique consiste à surestimer un Elzevir banal et à sous-estimer un Estienne ou un Plantin moins spectaculaire mais bien plus rare. Voir estimer un livre ancien hérité et notre guide de l’estimation gratuite.

Lire et conserver ces livres aujourd’hui

Un Elzevir de 1640 ou un Plantin de 1580 reste parfaitement lisible. Le papier chiffon de l’époque vieillit infiniment mieux que celui du XIXe siècle industriel, qui s’acidifie. La fragilité vient d’ailleurs : taches d’humidité, vrillettes, décollage des nerfs. Pour les bonnes pratiques, voir conservation, humidité et lumière et les parasites du livre ancien. Si la reliure travaille, ne tentez rien soi-même : un mauvais collage rend l’objet irrécupérable. Adressez-vous à un restaurateur, comme expliqué dans quand confier un livre à un restaurateur.

Questions fréquentes

Un Elzevir est-il forcément de grande valeur ?

Non. La maison a imprimé près de 2 000 titres en plus d’un siècle, dont beaucoup de classiques scolaires diffusés à large échelle. Seules certaines éditions identifiées par les répertoires Willems et Berghman atteignent des prix élevés. Un Elzevir ordinaire en reliure d’époque correcte se trouve souvent entre 80 et 300 €.

Comment distinguer une vraie Aldine d’une contrefaçon lyonnaise ?

Trois indices convergents : l’adresse exacte en latin (« Venetiis, in aedibus Aldi »), la qualité du dessin du dauphin-ancre (les copies ont un dauphin grossier), et la collation des cahiers. Le répertoire Renouard donne le détail de chaque édition authentique.

Le caractère « elzévirien » des typographies modernes vient-il vraiment des Elzevir ?

Indirectement. Les fonderies du XIXe siècle ont relancé un dessin de caractère inspiré des Elzevir et l’ont commercialisé sous ce nom. Le dessin original venait du graveur Christoffel van Dijck, qui travaillait pour la maison à Amsterdam.

Quels répertoires consulter pour authentifier une édition ?

Renouard (Annales de l’imprimerie des Alde) pour les Aldines, Renouard également pour les Estienne, Voet (The Plantin Press) pour Plantin, Willems et Berghman pour les Elzevir. Ces ouvrages sont consultables en salle de réserve à la BnF ou via les bibliothèques universitaires.

Vendre un Plantin ou un Elzevir hérité, comment s’y prendre ?

Faites d’abord identifier précisément l’édition par un libraire spécialisé : la différence de prix entre une réimpression et une originale peut être d’un facteur dix. Voir notre page vendre et estimer vos livres.

Vous possédez un Aldine, un Estienne, un Plantin ou un Elzevir ?

Avant toute décision, faites-le identifier. Nos estimations sont gratuites et confidentielles.

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Sources et pour aller plus loin

  • Antoine-Augustin Renouard, Annales de l’imprimerie des Alde, 3e éd., Paris, 1834 (numérisé sur Gallica, BnF).
  • Leon Voet, The Plantin Press (1555-1589), Amsterdam, 1980-1983.
  • Alphonse Willems, Les Elzevier, histoire et annales typographiques, Bruxelles, 1880.
  • Musée Plantin-Moretus, Anvers, inscrit au patrimoine mondial UNESCO (2005).
  • Catalogues Drouot et Christie’s livres anciens, fourchettes de prix 2020-2025.
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