Vicaire, Carteret, Clouzot : les argus du livre ancien
Les argus et cotes bibliographiques Vicaire, Carteret, Clouzot restent le socle de toute estimation sérieuse d’un livre du XIXe siècle. Rédigés par des libraires et bibliophiles entre 1860 et 1980, ces ouvrages décrivent les éditions originales, les états, les particularités d’impression et les défauts à surveiller. Un libraire qui prétend coter un romantique sans Carteret sous la main ne cote pas : il devine.

Pourquoi des argus bibliographiques plutôt qu’une base de données
Un livre ancien n’est pas un objet de consommation interchangeable. Deux exemplaires d’une même édition peuvent varier du simple au décuple selon le tirage, la qualité du papier, l’état des illustrations, la présence ou non d’un faux-titre. Les bases de données en ligne (Livre-Rare-Book, AbeBooks, Bibliorare) donnent des prix de vente affichés, jamais des descriptions critiques. Pour savoir si l’exemplaire que vous tenez est complet, conforme, et de quel tirage, il faut un référentiel imprimé établi par un spécialiste qui a manipulé des centaines d’exemplaires.
C’est exactement ce que produisent les grandes bibliographies françaises depuis Brunet. Elles décrivent l’objet idéal, signalent les pièges, listent les illustrations attendues, et permettent à un acheteur et à un vendeur de parler la même langue. Pour une méthode complète d’estimation, ces ouvrages sont l’outil de premier recours, avant toute comparaison de prix.
Brunet, l’ancêtre encyclopédique (1860-1865)
Avant Vicaire ou Carteret, il faut citer Jacques-Charles Brunet. Son Manuel du libraire et de l’amateur de livres, dans sa cinquième et dernière édition publiée par Firmin Didot frères entre 1860 et 1865, compte six volumes. Le sixième est une table méthodique qui classe les œuvres par sujets. Trois volumes de supplément, signés Pierre Deschamps et Pierre Gustave Brunet, complètent l’ensemble vers 1878-1880.
Brunet reste la référence pour tout ce qui précède 1800 : incunables, éditions du XVIe au XVIIIe siècle, classiques grecs et latins, ouvrages illustrés de l’Ancien Régime. Ses annotations sur la valeur commerciale et savante tiennent encore aujourd’hui pour beaucoup de titres. Si vous héritez d’une collection d’incunables ou d’imprimés anciens, c’est Brunet qu’il faut ouvrir en premier. Les six volumes sont d’ailleurs intégralement numérisés sur Gallica (BnF).
Vicaire, le pilier du XIXe siècle (1894-1920)
Georges Vicaire publie son Manuel de l’amateur de livres du XIXe siècle, 1801-1893 à Paris, chez Rouquette, entre 1894 et 1920. Huit volumes, plus de 4 600 pages, le huitième contenant l’index général. L’œuvre est saluée par les académies de l’époque, et tous les libraires anciens la consultent depuis : c’est la consécration d’un travail descriptif d’une finesse rare.
Vicaire couvre les éditions originales, les périodiques illustrés, les romantiques, les rééditions critiques de textes anciens, les bibliothèques particulières, les publications des sociétés de bibliophiles. Là où Brunet généralise, Vicaire descend dans le détail : pagination, nombre de gravures, papier, tirage. Un premier tirage chez Hugo, Balzac ou Flaubert se vérifie ligne à ligne avec Vicaire à portée de main. Mon avis : si vous ne deviez en garder qu’un pour le XIXe romantique et la prose, ce serait celui-ci, plutôt que Carteret.
Carteret, la bible des romantiques et illustrés (1924-1928)
Léopold Carteret, libraire à Paris, publie à compte d’auteur son Trésor du bibliophile romantique et moderne, 1801-1875 entre 1924 et 1928, en quatre volumes. Les volumes I et II couvrent les éditions originales. Le volume III est entièrement consacré aux livres illustrés du XIXe siècle. Le volume IV rassemble les tables générales et l’index des illustrateurs et graveurs.
Une édition revue, corrigée et augmentée paraît dans les années 1970 (L. Carteret / Éditions du Vexin Français), en quatre volumes également, à tirage limité. C’est cette édition qu’on croise le plus souvent en librairie aujourd’hui. Carteret a un œil de marchand : il signale les états, les fautes typographiques distinctives, les cartonnages d’éditeur recherchés. Pour une collection d’originales de Victor Hugo, de Balzac ou de Baudelaire, Carteret n’est pas négociable. Idem pour les cartonnages Hetzel de Jules Verne, dont il décrit les variantes de plaque et de tranches dans le volume des illustrés.
Clouzot, le compact qui tient dans la sacoche (1953)
Marcel Clouzot, libraire ancien, fait paraître à Paris en 1953 son Guide du bibliophile français : bibliographie pratique des œuvres littéraires françaises, 1800-1880. Un volume de format poche, imprimé par Firmin-Didot au Mesnil. Petit livre, grande utilité. Là où Carteret écrase la table par son volume, Clouzot tient dans une besace de salon. Il a été réédité plusieurs fois jusqu’aux années 1990.
Clouzot couvre exactement la période romantique au sens large : éditions originales, éditions en partie originales, premières éditions in-12, éditions illustrées, éditions collectives. Les descriptions sont succinctes mais suffisantes pour authentifier rapidement un exemplaire en vente publique ou sur une table de salon. La préface contient des considérations précieuses sur la constitution d’une bibliothèque de bibliophile. C’est l’outil terrain par excellence, celui qu’on glisse dans la sacoche avant de partir chiner.
Talvart et Place, la bibliographie des modernes (1928-1976)
Hector Talvart, bibliographe rochelais, lance d’abord seul La Fiche bibliographique française dans les années 1920. Il rejoint ensuite Joseph Place pour fonder la Bibliographie des auteurs modernes de langue française, publiée par les Éditions de la Chronique des Lettres françaises à partir de 1928. L’œuvre couvre la période 1801-1927 puis s’étend jusqu’aux années 1970, sous la direction de Georges Place. Une vingtaine de volumes au total, parution étalée sur près de cinquante ans.
Talvart-Place complète Vicaire et Carteret là où ceux-ci s’arrêtent : Apollinaire, Gide, Proust, Colette, Mauriac, Aragon, Breton, Céline. Chaque auteur reçoit une notice biographique, la liste complète des œuvres, l’éditeur, le format, les prix de référence, l’état des tirages de tête. Pour collectionner Proust ou les surréalistes, c’est l’outil obligatoire — et il est rare de le trouver complet sur le marché.
Bulletin Morgand et Fatout, l’argus rétrospectif du marché parisien
Damascène Morgand et Charles Fatout fondent leur librairie à Paris dans la seconde moitié du XIXe siècle. Leur Bulletin paraît entre 1876 et la fin des années 1890. Morgand poursuit seul après le décès de Fatout. Au total, une dizaine de volumes recensent plusieurs dizaines de milliers de notices avec prix. C’est l’un des plus importants corpus de prix du livre ancien parisien de la fin du XIXe siècle.
L’intérêt aujourd’hui n’est pas tarifaire — les prix de 1880 ne disent rien des cours de 2026 — mais bibliographique. Morgand décrit des exemplaires précis, avec provenance, reliure, particularités. Il sert de point de référence pour vérifier si tel exemplaire est passé en vente publique au XIXe siècle, et avec quelle description. Le Bulletin est numérisé et consultable gratuitement sur Gallica.
Tableau comparatif des principaux argus
| Ouvrage | Auteur | Période couverte | Volumes | Dates de publication |
|---|---|---|---|---|
| Manuel du libraire | J.-Ch. Brunet | Origines à 1860 | 6 + 3 suppl. | 1860-1865 / suppl. ~1878-1880 |
| Manuel de l’amateur de livres du XIXe | Georges Vicaire | 1801-1893 | 8 | 1894-1920 |
| Trésor du bibliophile romantique | Léopold Carteret | 1801-1875 | 4 | 1924-1928 (rééd. années 1970) |
| Guide du bibliophile français | Marcel Clouzot | 1800-1880 | 1 | 1953 |
| Bibliographie des auteurs modernes | Talvart et Place | 1801 -années 1970 | ~22 | 1928 – années 1970 |
| Bulletin de la librairie | Morgand et Fatout | XVe-XIXe | ~10 | 1876 – fin XIXe |
À retenir
Aucun de ces ouvrages ne suffit seul. Brunet pour l’Ancien Régime, Vicaire et Carteret pour le XIXe, Clouzot pour la consultation rapide, Talvart-Place pour les modernes. Un libraire sérieux possède les cinq et les ouvre tous lors d’une estimation délicate.
Comment utiliser un argus pour estimer un livre
- Identifier la période : avant 1800, Brunet. Romantiques et XIXe, Vicaire et Carteret. Auteurs modernes, Talvart-Place.
- Trouver la notice : recherche alphabétique par auteur, puis titre. Pour Vicaire et Talvart-Place, l’index des derniers volumes est indispensable.
- Comparer point par point : pagination, faux-titre, justification du tirage, nombre et état des gravures, papier, couverture.
- Vérifier les états et tirages : Carteret signale les fautes typographiques qui distinguent un premier tirage d’un retirage. Un détail peut multiplier la valeur par cinq.
- Croiser avec le marché actuel : la cote de l’argus donne un référentiel descriptif ; le prix réel se vérifie sur les ventes publiques récentes et les catalogues de libraires confirmés.
Limites et compléments numériques
Ces argus ont entre soixante-dix et cent soixante ans. Les prix qu’ils mentionnent n’ont aucune valeur d’usage aujourd’hui. La cote au sens bibliographique reste valide, mais la valeur monétaire évolue avec le goût, la rareté avérée, l’apparition d’exemplaires en vente publique. Pour le suivi des prix actuels, il faut croiser avec les ressources numériques : Gallica (BnF), Internet Archive, Livre-Rare-Book, et les résultats des ventes Drouot pour les enchères françaises.
Autre limite : ces ouvrages sont français. Pour les éditions anglaises ou allemandes, il faut basculer sur les bibliographies anglo-saxonnes (Pforzheimer, Sadleir, Tinker) ou allemandes (Hayn-Gotendorf). Mais pour le marché français, qui représente l’essentiel du livre ancien en France et dans l’espace francophone, Vicaire et Carteret restent les ouvrages de référence un siècle après leur parution. Pour vous repérer dans les abréviations de catalogue, ces argus restent aussi des dictionnaires de référence.
FAQ
Où trouver Vicaire et Carteret aujourd’hui ?
En librairie spécialisée et sur les bourses de bibliophiles. Comptez plusieurs centaines d’euros pour un Vicaire complet en édition originale, et davantage pour un Carteret en quatre volumes. La réédition Carteret des années 1970 est plus accessible et tout aussi utile à la consultation quotidienne.
Faut-il acheter les originales ou les rééditions ?
Pour l’usage, les rééditions suffisent largement (Carteret 1970, rééditions Clouzot). Pour la collection ou la revente, les originales gardent un intérêt patrimonial. La différence se joue sur le confort de consultation : les rééditions sont mieux imprimées et plus lisibles.
Existe-t-il une version numérique de ces argus ?
Brunet est intégralement sur Gallica. Vicaire est partiellement numérisé (BnF, Internet Archive). Carteret et Clouzot, plus récents, restent sous droits ou peu numérisés ; on les consulte en papier. Le Bulletin Morgand est en ligne sur Gallica.
Un argus suffit-il pour estimer un livre ?
Non. L’argus donne la description de référence et signale les pièges, mais le prix se fixe en croisant avec les ventes publiques récentes, les catalogues de libraires et l’état réel de l’exemplaire. Voir notre méthode d’estimation.
Un livre à coter ? Faites confiance à des libraires qui consultent ces argus quotidiennement.
La Librairie Antique utilise Brunet, Vicaire, Carteret, Clouzot et Talvart-Place pour chaque estimation sérieuse. Demandez une estimation ou parcourez notre catalogue.
Sources et références
- Bibliothèque nationale de France, Gallica : gallica.bnf.fr (Manuel de Brunet, Bulletin Morgand, Vicaire partiel).
- Internet Archive : archive.org — versions numérisées d’ouvrages de référence.
- Drouot, base de résultats d’enchères : drouot.com.
- IFLA, Section Rare Books & Special Collections : ifla.org.