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Maroquin, chagrin, basane, veau : reconnaître les cuirs de reliure

Maroquin, chagrin, basane, veau : reconnaître les cuirs de reliure

Maroquin, chagrin, basane, veau : quatre noms pour quatre animaux, quatre traitements, quatre durées de vie. Devant un livre relié, savoir lire le cuir change tout. On passe de “vieille reliure marron” à un diagnostic d’époque, de qualité et de prix. Voici la méthode que nous utilisons à La Librairie Antique pour identifier en quelques secondes le cuir d’une reliure ancienne.

Détail de quatre reliures en cuir ancien : maroquin rouge à grain levé, chagrin granité, veau glacé blond, basane brune racinée, posées côte à côte
Quatre cuirs, quatre animaux, quatre époques : le grain trahit l’animal avant même la couleur.

Pourquoi le cuir d’une reliure raconte tout du livre

Un libraire qui prend un livre ancien en main regarde rarement le titre en premier. Il regarde le cuir. Un maroquin rouge XVIIIe ne signe pas la même bibliothèque qu’une basane racinée Restauration, et la valeur peut varier d’un facteur dix pour deux exemplaires du même texte. La hiérarchie est établie depuis le XVIIe siècle et reste valable sur le marché : maroquin > veau > chagrin > basane. Chaque peau vient d’un animal différent, supporte d’autres traitements, vieillit autrement.

Deux réflexes avant tout examen. Premier : poser le livre à plat sous une lumière rasante. Le grain saute aux yeux quand la lumière vient de côté, jamais d’en face. Second : ne jamais frotter la reliure pour “voir mieux”. Une basane XIXe peut se déliter au doigt. Si vous découvrez un fonds entier, lisez d’abord notre guide sur l’anatomie du livre ancien avant toute manipulation.

Le maroquin : chèvre du Maghreb, roi des reliures depuis le XVIIe

Le maroquin est une peau de chèvre tannée au sumac, importée historiquement du Maroc. Son nom est fixé en français au XVIe siècle. C’est le cuir noble des reliures de bibliophilie. Le grain est régulier, en relief, formé de petits points serrés. On parle de “grain écrasé” quand il est très fin, “grain long” quand les pointes sont marquées. Il prend la dorure mieux qu’aucun autre cuir, supporte les teintures vives (rouge, citron, olive, bleu nuit) et traverse les siècles sans se déliter si l’humidité a été maîtrisée.

Trois sous-catégories courantes. Le maroquin du Levant, peau épaisse de chèvre adulte d’Asie Mineure, à très gros grain : c’est le cuir des reliures de luxe XVIIIe, employé par les amateurs de la cour de Louis XV. Le maroquin du Cap, importé d’Afrique du Sud à partir du XIXe, présente un grain encore plus marqué. Le maroquin du Niger, au grain irrégulier et à l’épiderme élastique, revient en force chez les relieurs contemporains. Les grands relieurs du XIXe — voir notre article sur Trautz, Cuzin et Marius-Michel — travaillaient presque exclusivement le maroquin.

À l’œil, un maroquin se reconnaît à trois indices : grain levé visible en lumière rasante, brillance de la dorure même sur des exemplaires de deux siècles et demi, et couleurs profondes (un rouge maroquin XVIIIe reste rouge, là où la basane vire au brun chocolat). Le rouge dominait au XVIIIe pour une raison sociale : couleur des reliures royales, des bibliothèques de financiers, des cadeaux diplomatiques. Mon avis personnel : si vous devez collectionner un seul type de cuir ancien, c’est celui-là. Aucun autre ne traverse aussi bien le temps.

Le veau : bovin jeune, cuir lisse, reliure XVIIIe par excellence

Le veau de reliure vient d’un bovin de moins de six mois, tanné le plus souvent au chêne. C’est le cuir le plus utilisé en France entre le XVIe et le XVIIIe siècle, en volume même devant le maroquin. Sa fleur — la face extérieure du cuir — est fine, mate, presque satinée, sans grain visible. Cette absence de grain le distingue immédiatement du maroquin et du chagrin.

Le veau a engendré une famille entière de décors. Veau glacé : surface polie au pressage, brillante, employé surtout après 1750. Veau marbré : taches obtenues par projection d’acide ou de teinture corrosive, en vogue de la fin XVIIe à la fin XVIIIe. Veau raciné : nervures imitant des racines ou un bois débité dans le fil — typique de la période 1780-1830. Veau écaille : motif en écailles de poisson, plus rare. Veau blond ou fauve : non teinté, couleur naturelle de la peau.

La faiblesse du veau, c’est l’acidité et l’humidité. Beaucoup de reliures veau XIXe présentent un phénomène de “red rot” : désagrégation poudreuse rouge orangée provoquée par des tanins instables et la pollution industrielle. Sur un veau marbré ou raciné Restauration, l’acide employé pour le décor a souvent rongé le cuir lui-même. Voir notre dossier conservation et humidité pour stabiliser un exemplaire fragile, et notre guide des rousseurs et foxing pour les altérations du papier qui accompagnent souvent ces reliures.

Le chagrin : chèvre granitée mécaniquement, signature du XIXe

Le mot chagrin vient du turc sağrı, qui désignait à l’origine la croupe de l’âne, du mulet ou de l’hémione (un équidé sauvage d’Asie). Le chagrin était donc historiquement une peau d’équidé. Depuis le milieu du XIXe, le chagrin de reliure désigne une peau de chèvre dont on a fait ressortir le grain par granitage mécanique : on travaille la peau humide à la paumelle ou au liège pour obtenir des grains ronds, serrés, plus gros et plus réguliers que ceux du maroquin naturel.

Joseph Thouvenin, l’un des grands relieurs du début du XIXe, est souvent crédité d’avoir le premier chagriné le cuir à la main. La technique s’industrialise vers 1830. À partir de la monarchie de Juillet, le chagrin envahit la production éditoriale française pour les éditions de luxe bourgeoises, là où le maroquin reste réservé aux exemplaires d’amateur. On le retrouve massivement sur les cartonnages Hetzel dans leurs variantes “demi-chagrin” et sur les beaux exemplaires Charpentier, Lévy, Lemerre.

Le chagrin se distingue du maroquin par un grain plus rond, plus uniforme, et une épaisseur souvent moindre. Il est plus rigide au toucher, plus cassant sur les charnières quand il sèche. Sa qualité bibliophile reste inférieure à celle du maroquin mais nettement supérieure à celle de la basane. Avis pratique : si un libraire vous propose une “reliure plein chagrin” XIXe entre 80 et 200 €, c’est honnête. Au-delà, vérifiez qu’on ne vous vend pas du chagrin au prix du maroquin.

La basane : mouton, cuir pauvre, durée de vie courte

La basane est une peau de mouton tannée végétalement. C’est le cuir économique de la reliure française depuis le XVIe siècle : à l’époque classique, trois à cinq fois moins cher que le maroquin. Elle a habillé l’immense majorité des livres scolaires, juridiques, religieux et de bibliothèques modestes. Sa fleur est peu marquée, parfois presque lisse. On la reconnaît surtout à sa fragilité : elle se fendille aux mors, s’écaille en surface, vire au brun foncé puis au noir au contact de la lumière et de la pollution.

La basane se décline en plusieurs aspects : naturelle (brune, claire), marbrée, racinée, mouchetée, fauve. Au XIXe, les motifs racinés ou mouchetés étaient obtenus par projection d’encre métallo-gallique. Cette encre — la même que celle des manuscrits — a souvent dégradé le cuir en profondeur. Beaucoup de reliures basane Restauration arrivent aujourd’hui sur le marché à un stade avancé de désagrégation.

À l’œil nu, une basane se reconnaît à trois signaux : surface mate sans grain marqué, fendillements en surface (le craquelé caractéristique), et poids léger au toucher comparé au veau ou au maroquin. Sur le marché actuel, une reliure basane XIXe en bon état vaut généralement deux à cinq fois moins qu’une reliure veau de même époque pour le même texte. Ce n’est pas une raison pour la mépriser : la basane a sauvé des centaines de milliers de textes qu’aucun amateur n’aurait fait relier en maroquin.

À retenir

Maroquin = chèvre, grain levé, dorure brillante, durable. Veau = bovin jeune, lisse, mat, fragile à l’humidité. Chagrin = chèvre granitée mécaniquement, grain rond uniforme, signature XIXe. Basane = mouton, lisse et fragile, économique, vieillit mal. La hiérarchie de valeur suit cet ordre depuis trois siècles.

Tableau comparatif : reconnaître les quatre cuirs en 30 secondes

CuirAnimalAspect du grainPériode dominanteTenue dans le temps
MaroquinChèvre (Maroc, Levant, Cap, Niger)Grain levé, points serrés en reliefXVIIe-XXIe (reliures d’amateur)Excellente — 300 ans et plus si conservé
VeauBovin de moins de 6 moisLisse, fleur fine, sans grain visibleXVIe-XIXe (dominant XVIIe-XVIIIe)Bonne — sensible humidité, red rot
ChagrinChèvre (granitage mécanique)Grain rond, uniforme, plus gros que maroquin1830-1900Correcte — charnières cassantes
BasaneMoutonLisse ou peu marqué, parfois mouchetéeXVIe-XXe (économique tout au long)Faible — se fendille, vire au noir

Méthode d’identification en cinq étapes

  1. Lumière rasante. Posez le livre à plat, lampe latérale. Le grain saute aux yeux. Pas de grain visible = veau ou basane. Grain levé visible = maroquin ou chagrin.
  2. Régularité du grain. Maroquin : grain irrégulier, naturel, qui varie selon la zone du dos. Chagrin : grain rond, mécaniquement uniforme. Si c’est trop régulier pour être vrai, c’est du chagrin.
  3. Toucher du plat. Veau : satiné, mat, dense. Basane : sec, parfois poudreux, plus léger. Touchez les coins : la basane s’effrite, le veau résiste.
  4. État des mors. Fendillements horizontaux multiples = basane. Fendillements rares aux charnières seulement = veau. Mors intacts à 200 ans = quasi-certain maroquin.
  5. Couleur et dorure. Rouge profond intact et dorure brillante après deux siècles et demi = maroquin presque sûr. Brun-noir uniforme et dorure ternie = basane vieillie. Pour valider, croisez avec la terminologie complète.

Trois pièges à connaître avant de juger un cuir

Premier piège : le chagrin vendu pour du maroquin. Beaucoup de catalogues XIXe et XXe ont décrit du chagrin sous le nom de “maroquin” pour gonfler la valeur. Si le grain est trop régulier, parfaitement aligné, c’est du chagrin granité. Cette confusion existe dès 1850 et perdure chez certains vendeurs en salle.

Deuxième piège : la basane teintée pour ressembler à du veau. Au XIXe, beaucoup de basanes ont reçu un vernis ou un glaçage imitant le veau. Le test fiable reste le poids et le toucher des coins. La basane reste légère et friable, quel que soit son traitement de surface.

Troisième piège : la demi-reliure. Quand le dos est en cuir et les plats en papier ou percaline, ne jugez jamais le livre uniquement sur le dos. Le dos peut être en chagrin et les plats en simple papier marbré. Voir notre article sur les demi-reliures et cartonnages XIXe pour la nomenclature complète.

FAQ — cuirs de reliure

Comment savoir si une reliure est en vrai maroquin ou en chagrin imitation ?

Examinez le grain à la loupe sous lumière rasante. Un vrai maroquin présente un grain naturellement irrégulier, avec des variations selon la zone du dos. Le chagrin granité montre un grain mécaniquement uniforme, parfaitement aligné. Si la régularité semble trop parfaite, c’est du chagrin. Croisez aussi avec la date : avant 1830, le granitage mécanique n’existait pas en série.

Une reliure basane abîmée vaut-elle quelque chose ?

Oui, mais la valeur dépend du texte, pas du cuir. Une basane Restauration sur un texte courant vaudra peu. La même basane sur une édition originale du XVIIe, même fendillée, peut valoir plusieurs centaines d’euros. Avant tout devis, lisez notre méthode d’estimation d’un livre ancien.

Faut-il restaurer un veau atteint de red rot ?

Le red rot ne se “guérit” pas. On peut le stabiliser avec une consolidation au cuir liquide ou à la cire microcristalline, posée par un restaurateur. Pour un exemplaire courant, mieux vaut accepter la patine et limiter les manipulations. Voir notre dossier quand confier un livre à un restaurateur.

Pourquoi le maroquin rouge est-il si présent au XVIIIe siècle ?

Pour des raisons sociales. Le rouge était la couleur des reliures royales et des bibliothèques de financiers. Un maroquin rouge signait le rang du propriétaire avant même qu’on lise le titre. La cour de Louis XV en a fait un standard pour les cadeaux diplomatiques et les exemplaires d’apparat.

Peut-on entretenir un cuir ancien soi-même ?

Avec prudence. Un dépoussiérage à la brosse douce et un séjour en milieu stable (18-20 °C, 50-55 % d’humidité) suffisent pour la plupart des exemplaires. Évitez les cirages modernes, les produits gras du commerce et le “cuir liquide” en aérosol. En cas de doute, ne touchez à rien et consultez notre guide de conservation.

Une reliure ancienne à identifier ou à estimer ?

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Sources et références

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