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Nos écrits

C’est beaucoup plus que cela

C’est beaucoup plus que cela

Aujourd’hui essayons d’expliquer ou de nous expliquer ce qu’est un livre, en partageant un rêve.

Il n’est pas qu’un objet ou, s’il en est un, c’est un objet habité, chargé d’histoire, de mythes, qui survivra surement à son auteur, à son propriétaire, à son époque.

Certains attendent et attendent longtemps avant de se faire le cadeau d’un livre, ils jouissent de l’attente & un jour passent à l’acte. Ils mettront ensuite, du temps avant de le lire, si jamais ils le lise. Toujours jouissant de sa possession ils en reportent la dégustation, comme ils le feraient d’un bon vin qui se bonifie. C’est que ces admirateurs doivent le mériter, s’initier à ses mystères. Et cela commence dès la traque, jusqu’à la conservation, en passant par des promesses non-tenues, des sacrifices, des enchères perdues, sans parler de l’embarras de son choix.

Imaginons ce que procure une édition numérotée, quel sentiment de privilège, une reliure signée, quelle inspiration, un envoi de votre maître, quel prestige !

Un rêve, un territoire d’imaginaire, un univers, bien au-delà du besoin, c’est bien cela le livre.

Cet héritage de papier, quelle expérience synesthésique !

La vue, tout d’abord ; le livre est si symbolique. Le toucher, pensez à sa sensualité. Le parfum, il garde les odeurs d’un fumeur de cigare, le parfum d’une belle. La musique de ces pages que l’on feuillette. Et le goût, mais, hélas pour les souris.

Enfin le luxe accessible ! Mais il faut la bonne éducation, le bon goût pour l’apprécier, la curiosité, la patience, en somme tout ce que l’argent ne peut procurer.

Où lire un livre ?

Où lire un livre ?

Le livre, dans ses versions modernes, possède une couverture souple qui autorise le pliage et la lecture dans toutes les positions, ou presque. On lit
vautré sur un canapé, appuyé sur un coude, ou plus sagement, au lit, le dos bien calé contre deux, voire trois oreillers. Au grand air, l’équivalent de ces postures est la lecture sur herbe, contre tronc d’arbre et sur cuisses (deux de préférence, l’une sur l’autre, pour une inclinaison parfaite de la nuque). Le mieux serait de lire à un bureau, assis droit comme un pianiste, le texte sur un pupitre.
Sont-ils plus passionnés que le autres, ceux qui lisent en marchant leurs éditions « pédestres », comme le disent les Anglais? Que cherchent-ils ? A s’isoler ? A ne pas perdre de temps ? Et dire qu’il y a tant de livres à la gloire de la marche. Leurs auteurs seraient heurtés peut-être de se savoir lus ainsi, ou ils diraient que leurs lecteurs n’ont rien compris. Lit-on pour rattraper le temps perdu ? Le train est la parenthèse rêvée pour bouquiner un peu, les coudes poliment ramenés contre soi pour ne pas gêner le voisin. Au restaurant, le livre donne une contenance que l’interdiction de fumer a ôtée aux amateurs de bonnes bouffes solitaires. Sans parler de la lecture au volant, mais cela ne nous mènera pas loin.
Le livre ancien, lui, exige de son amateur un traitement plus délicat, comme si le nombre de ses années imposait un respect particulier. On lui a dressé des chapelles, dont l’architecture trahit toujours la quête de l’éclairage parfait. Mais la bibliothèque privée, elle, a pour seules fins le rangement et la conservation. A s’y risquer, autant éviter les positions d’acrobates et pratiquer la lecture lente pour ne pas ruiner ces précieuses reliques. Eviter de lire, au bain, en cuisinant, c’est le minimum. Lire en jardinant, de la provocation.
Et puis tant pis chacun est libre de lire où il veut !

Lire avec un Chat

Lire avec un Chat

On parle des écrivains et de leurs chats. On fait de l’animal le meilleur ami de l’homme de plume. On crée ainsi un duo d’une harmonie parfaite et on laisse planer l’idée que écrire et avoir un chat, cela va très bien ensemble. Pour preuve de cette évidence, on a parlé de la complicité naturelle entre ces deux figures, presque mimétique dans leur besoin de solitude. Mais surtout du besoin de l’un – l’écrivain – pour l’autre – le chat. Aldous Huxley préconisait à ceux qui voulaient s’engager dans le métier de prendre chat. Victor Hugo n’avait-il pas eu son Chanoine, vénéré comme un prince, et George Sand son Minou, qu’elle laissait manger dans son écuelle de petit-déjeuner ? Mais peut-on réellement écrire avec un chat ? 

Pierre Loti, qui s’attachait à ses Moumouttes comme un enfant à son ours en peluche, rappelle combien la relation est franchement une servitude : le chat oblige son maître à lui tenir compagnie. Il n’est pas difficile d’imaginer que Loti, quand il revenait de ses escapades exotiques pour s’asseoir à un bureau, vivait le même calvaire que sa mère et sa tante Claire quand, les soirs d’hiver, Moumoutte montait sans y être invitée sur la table d’ouvrage et dévidait les pelotes de laine. Car si le chat aime les hauteurs, il aime surtout qu’on ne l’oublie pas et vient parader alors hauteur d’yeux, comme pour mettre le monde à son échelle. Il aime aussi le contact de ses pattes avec le papier, de préférence japon, et s’y couche voluptueusement. La plume et le stylo l’énervent, le provoquent. Dans la version moderne du métier, la souris de l’ordinateur ne porte pas bien son nom, le chat n’ayant pas notre fascination maladive pour les écrans et le virtuel. Il préférera toujours le papier, la laine et le feutre. Les genoux aussi. Le chat gêne l’écrivain qui ne pratique pas les postures immobiles des grands méditants. Mais Loti, lui, n’a pas le cœur à déranger la petite bête qui ose d’un œil mi-clos des coups de pattes vers sa plume.

Malgré tout, les livres se sont écrits avec les chats. Et le libraire, héritier de ces créations négociées avec les félins, doit parfois gentiment chasser les chats qui aimeraient s’y faire les dents. Mais c’est là une autre histoire.    

Pourquoi le livre ancien?

Pourquoi le livre ancien?

Peu d’objets suscitent un engouement aussi vif que le livre ancien. Il a quelquefois traversé les siècles, connu bien des propriétaires, des pays ou des aventures. Ainsi, un livre que nous avions trouvé un jour par hasard, un tome second des oeuvres de Molière, avait été rapatrié à pied après un long périple par un capitaine de la garde de Napoléon qui l’avait sauvé du grand incendie de Moscou.
Objet passif et silencieux, pratique aussi (sous un meuble bancal), mais ô combien évocateur, affolant quelquefois toutes les imaginations, comme cette Bible polyglotte de Lejay du XVIIe siècle (hébreu, samaritain, chaldéen, grec, syriaque, latin, arabe), en dix tomes, quand même & qui déplaça bien des curieux. Le livre est patient, il peut attendre des décennies, dans un placard, une cave, un grenier, un clocher, une pièce secrète, sous un plancher… Il prend tout le temps nécessaire pour se faire découvrir, révéler ses qualités, ses particularités, ses secrets. A la seule condition de rencontrer le passionné qui saura le faire parler, l’écouter, l’apprécier.
Le bibliophile va le protéger, le choyer, le soigner. Il n’hésitera pas non plus à dépenser des sommes excessives (dix fois sa valeur dans certains cas) pour le confier à un restaurateur utilisant des instruments de chirurgie dans son hôpital du livre.
L’ouvrage peut être toiletté avec du lait, comme les reliures vélin. Il aime être nourri avec de la crème, toujours incolore pour les cuirs (disponible dans toutes les bonnes drogueries). Le livre a parfois la vie dure, il peut être orphelin, quelle vie alors pour un tome cinquième?
A contrario, certains ont eu une carrière prestigieuse, habillés d’une belle reliure signée, annotés ou enrichis d’un envoi de Flaubert ou de Malraux. D’autres sont chassés, bannis, traqués. L’Index librorum prohibitorum » répertorie les ouvrages irreligieux, érotiques, politiques ou de sorcellerie…

De nos jours, le livre n’est-t-il pas l’objet le plus ancien? Dans tout le fatras & les vieilleries de nos maisons, la vaisselle, les vêtements, les meubles, les bibelots, les bijoux.. qui a été le mieux épargné? Et pourquoi? Il a su se faire discret parfois, il a été méprisé souvent, rangé au nombre des “vieux bouquins” ou oublié tout simplement. Pourtant il reste le meilleur remède à l’uniformisation, à la banalisation, à la standardisation, à l’aseptisation.

Le libraire

La vie de l’encre

La vie de l’encre

Le noir de fumée s’est épaissi, englué en attendant sa dilution prochaine. Il ne sent plus le pin auquel il va peut-être redonner vie sur la page du calligraphe. Le musc et le camphre masquent la vilaine odeur de colle (viande ou poisson). Le mélange ainsi obtenu se tient en un seul morceau, solide, il est moulé sous la forme d’un bâton dont on a orné la surface lisse d’un dragon rehaussé d’or, d’un personnage en bas-relief ou encore de l’arbre qui lui a donné sa couleur. 

Que l’encre chinoise se présente sous une forme solide plutôt que liquide, comme elle l’est en Occident, voilà ce qui explique qu’elle soit plus que de l’encre. Ne figure-t-elle pas, aux côtés du papier, du pinceau et de la pierre à encre, dans la liste des quatre trésors du lettré ? A ce titre, elle est une œuvre d’art.

Jusqu’au XIXe siècle, l’encre des livres imprimés présente une recette simple, dont la qualité et la stabilité sautent encore aujourd’hui aux yeux de celui qui a la chance de posséder un livre ancien, voire très ancien. Liquide, elle ne nous parvient pas sous la forme de bâtons mais déjà pliée à son usage. Puis la production d’encre devient elle aussi une industrie. Les presses d’imprimerie vont désormais plus vite, on doit ajouter à l’encre colorants et autres additifs pour la rendre plus visqueuse, accélérer son séchage. Le brillant des encres modernes durera-t-il longtemps ? On est aujourd’hui bien en peine de prédire si ces textes pourront eux aussi traverser les siècles.    

Le libraire